Paysage Synthétique 04/04/19

Installés sur Marseille depuis plus de deux ans Chloé Chéronnet et Pierre Chaillet se sont rencontrés à l’école des beaux arts d’Anger et travail ensemble depuis. Nous les avons croisé pendant la construction de Destré et avons essayé d’entretenir nos liens. Artistes investi par leur travail, ils sont un parfait exemple de l’engagement que nous souhaitons soutenir et encourager.

Nous invitons leur travail à habiter l’espace de Destré à partir du jeudi 4 avril jusqu’au samedi 13 avril pour l’exposition: Paysage Synthétique.
C’est un texte de Jean Ballard que Chloé et Pierre ont choisi pour inviter le public à entrer dans ce travail.

« Une question l’intriguait en particulier: « quelle sorte de gens habiteraient dans cette cité minimale de béton?
En dépit du sable et des rares et anémiques palmiers, tout le paysage était synthétique -un artefact crée par l’homme et doté des caractéristiques d’un vaste réseau d’autoroutes de béton à l’abandon.
[…]
Les bassins-cibles, immenses formes sculpturales insérés dans la surface de l’île, en soulignaient la désolation et le vide, et l’absence de toute faune locale. Séparés les uns des autres par des isthmes étroits, les lacs s’étiraient en suivant la courbe de l’atoll. De chaque côté, parfois sous l’ombre des rares palmiers qui avaient réussi à s’enraciner dans les craquelures du ciment, tronçons de route, tours de prise de vues et blockhaus isolés coiffaient l’île d’une chape continue de béton, architecture fonctionnelle
et mégalithique aussi grise et menaçante (et aussi vieille, manifestement, dans sa projection vers le futur et depuis le futur) que celles d’Assur et de Babylone.
La série d’essais nucléaires avait fondu le sable en plusieurs couches ; les strates pseudo-géologiques condensaient d’infimes périodes de temps thermonucléaire, de l’ordre de la microseconde. L’île inversait la maxime du géologue : « le présent renferme la clé du passé ». Ici, c’était le futur qui renfermait la clé du présent. L’ile était un fossile des temps à venir ; bunkers et blockhaus illustraient le principe voulant que le témoin fossile de la vie soit une cuirasse, un exosquelette.
Le paysage est codé. »
L’ULTIME PLAGE – J.G BALLARD, 1964 (extrait)

Chloé Chéronnet exposition Marseille destre.jpg« La genèse de ce travail sculptural est le résidu industriel, agencé dans des installations in situ et mouvantes. Ces matériaux, glanés dans des zones dont l’état oscille entre réhabilitation et destruction imminente, sont choisis pour leur capacité à être assemblés. L’enjeu est ici de renverser les tendances résultants de leurs caractéristiques physiques et plastiques. Ces fragments, porteurs de traces des circonstances qui les ont rendus disponibles, sont collectés, triés, conservés afin d’être réintroduits dans un cycle. Cette production prend des airs performatifs tant le rapport au corps est présent à les suspendre, les disposer dans un équilibre souvent précaire. L’accident devient composante du travail et la chute, la casse s’intègrent au processus. Agissant comme des signes graphiques dessinant dans l’espace, un langage formel se crée et invite à entrer dans un collage afin d’appréhender ces formes et d’apporter une vision de l’architecture qui les détermine. Ce sont des paysages en dé/construction qui sont donnés à voir, des spéculations d’architectures qui interrogent le devenir du déchet industriel. En état de chantier permanent, le temps de monstration est vu comme un temps d’arrêt où la sculpture devient possible et momentanément figée. Issues de la destruction, ces formes sont vouées à y retourner. Les différents matériaux ne sont jamais fixés, seulement soutenus à l’aide de sangles, seuls outils procurés en amont du travail sculptural qui deviennent des éléments plastiques à part entière de l’installation. Ne reste alors que la photographie comme document relatant une posture économique tant dans les moyens et les gestes que la forme. Il s’agit de montrer ce que l’on exclut, ce qui a perdu sa valeur selon une hiérarchie factice, afin de créer des indicateurs de nos modes de vie contemporains. Interroger un système économique à l’état d’érosion en produisant des formes anti-productives. Les mises en scène qui en découlent témoignant de la dualité entre la forme et sa propre ruine. »

Site web: Chloé Chéronnet

Pierre Chaillet exposition destré Marseille.jpg« Ma pratique picturale élabore des constructions imaginaires en annulant les notions de temps et d’espace. Des liens étroits se tissent entre le dessin et la photographie. C’est de paysages en ruine dont il s’agit, des espaces éclatés qui effacent les particularités des objets, semblable à l’image que fixerait une photographie au flash. Les fragments de paysage et de friche industrielle abandonnés sont le décor d’une nature statique, d’un lieu d’anticipation possible. La surexposition met à distance les éléments représentés et agit à la fois comme un projecteur et un écran. Ces jeux entre image fixe et image séquentielle sont au coeur de la problématique. A la vue de ces images, le grain et l’atmosphère permet d’explorer l’usage et l’altération d’un lieu sous la forme d’une projection graphique du souvenir. J’envisage le paysage et la ville comme un décor, un lieu isolé du monde. J’analyse ces (non-lieux) comme des hiéroglyphes à déchiffrer, absorbé par la lumière et par la force d’inertie de leur environnement. La fascination pour l’envers du décor, entre figuration et abstraction, la convocation des souvenirs par fragments de résurgences matérielles et fictionnelles, conduisent le spectateur à se projeter dans des images-souvenirs, dans un dédoublement du temps par l’image, comme touché par une mélancolie qui contraste avec l’implacable immunité machiniste. »

Site web: Pierre Chaillet