Errance 14/11/19 → 21/11/19

« Mon travail est clairement viscéral. Il n’a aucune visée intellectuelle. Tout se passe au niveau graphique dans ma tête. Juxtaposée à cela, existe la nécessité de maîtriser son sujet. Aller au bout d’une technique pour pouvoir la lâcher, pour ne pas se sentir limité, pour pouvoir choisir son degré de technicité, pour que ce soit un choix réel.

Tout est toujours parti d’un manque, purement matériel ou émotionnel, relationnel, un manque affectif, interactif. S’accumule une somme de manques, d’angoisses, de détachements de la réalité. Dans ma tête alors se forme une image et dès lors ma vie se résume à charbonner pour traduire cette image en matière. Sculpture, gravure, dessin. C’est selon.

Le jour où j’ai su que la gravure existait, il m’a été quasiment impossible de ne pas graver. Le côté
ritualiste, la nécessité d’être pleinement conscient de chaque paramètre est une réponse à la façon dont je suis structuré. Ce que j’aime dans la gravure, c’est que tout est grave, chaque geste, chaque paramètre est important, je suis dans le présent et pas ailleurs.

Pour la sculpture ce n’est pas la même chose mais la technique a une place importante encore pour moi. En sculpture acier, j’ai dû fabriquer certains outils qui n’existaient pas pour que cela ressemble à ce que je voulais obtenir: il m’est arrivé d’inventer un outil pour réaliser une sculpture et en créant la sculpture de me rendre compte que je devais modifier mon outil pour l’adapter à ma sculpture. J’ai ainsi mené en parallèles création et élaboration d’outils, l’un nourrissant l’autre.

L’acier m’a permis de me délester d’un quotidien pétri d’angoisses. Ma peur du feu, du gaz… l’absence de mon père, tout s’est étiolé un bout de tôle après l’autre. Ouvrir les vannes, apporter l’étincelle, régler le débit. Contempler la fusion. Frapper à chaud, frapper à froid. Se couper, se brûler, se faire emporter par le poids. La limaille et l’acide. Tous les risques et difficultés liés à la manipulation de ce matériau m’ont permis d’extérioriser ce que les mots n’arrivaient pas à soulager.

L’argile, je ne sais pas encore quoi en dire parce que je ne suis pas encore passé à travers.

Quand je suis sorti de l’acier a émergé plus fortement mon intérêt esthétique pour la beauté du féminin. Les deux pôles de ma vie artistique actuelle sont l’enfance et la beauté des femmes. La façon dont je suis soufflé par la beauté d’un visage, d’un corps, de quelqu’un.

Tout ce que je fais sur l’enfance, ce sont des bribes de bandes dessinées, des ambiances. Les portraits d’enfants sont clairement motivés par une insatisfaction à les coucher sur le papier avec des mots. Ils trouvent leur place dans la matière, par la sculpture et la gravure. »

Pierre-Alban Vêque